La Fête de la science a 30 ans !

Photo chercheurs FDS1991
Crédits : Marie-Claude Ledur
Pour l’occasion, nous vous proposons une interview croisée de grands témoins : Marie-Noëlle Favier, Françoise Bellanger, Gilbert Hoarau et Philippe de Pachtere qui nous replongent dans les premières années de cet événement incontournable et nous partagent leurs souvenirs, leurs analyses des évolutions vécues et leurs aspirations pour les éditions à venir. Prêt pour un voyage dans le temps ?

Racontez-nous votre première Fête de la science ! Qu’est-ce qui a déclenché votre engagement ?

Marie-Noëlle Favier : Responsable de la CST au Ministère de la Recherche j’ai mis en œuvre cette manifestation au niveau national, sous l’impulsion du Ministre éclairé qu’était Hubert Curien. Lors d’une des premières Fête de la Science dans les jardins du Ministère, rue Descartes, lors d’un lancement d’une fusée expérimentale dans les jardins par l’Association Nationale Sciences Technique Jeunesse (devenue Planète Science), une fusée a malencontreusement atterri sur le toit du Pavillon Boncourt, où se trouve le Ministre Hubert Curien et son cabinet. Grand émoi chez les agents de sécurité on s’en doute, avec injonction de tout arrêter. Le Ministre rappelons-le, père d’Ariane, au CNES, intervient alors en demandant la reprise des lancements, en disant : « Si l’on avait dû arrêter Ariane à chaque incident, jamais on ne serait arrivé au succès ! Laissez donc expérimenter ces jeunes gens ! ». Ovation des astrophysiciens en herbe et du public !

Françoise Bellanger : Dircom de la Cité des Sciences et de l’industrie, j'ai proposé à partir de la seconde édition d'ouvrir la Cité gratuitement durant le week-end de la Fête de la science et d'y inviter les organismes de recherche et d'autres partenaires comme des associations pour montrer la diversité de la science. C'était la fête, donc il fallait aussi de la musique. Succès assuré chaque année. Petit problème, à l'époque l'intéressement du personnel était en partie basé sur les entrées payantes des visiteurs, un contact avec le Cabinet d'Hubert Curien qui avait, seul, la tutelle de l'établissement, a permis de prendre en compte dans l'intéressement les visiteurs gratuits de la Fête de la science et ils étaient nombreux.

Gilbert Hoarau : J'étais professeur de sciences physiques au collège depuis 1967 année de titularisation et je me suis engagé très tôt dans l'animation scientifique, je partageais des heures de mon emploi du temps auprès de l'action culturelle du rectorat en tant que coordonnateur des projets scientifiques de l'académie de la Réunion, j'ai donc été associé dès le départ à l'organisation de la Fête de la Science. C'est aussi tout naturellement que tous les membres présents lors de la création de Sciences Réunion m'ont demandé d'en être le président. Je pouvais donc suivre la Fête de la Science de deux points de vue, celui de l'action culturelle du rectorat sous le contrôle du recteur et celui de président coordonnateur de la Fête de la Science avec la Délégation régionale à la recherche et à la technologie. J'ai donc participé à toutes les éditions à des titres divers : coordonnateur à l'action culturelle, président de Sciences Réunion, président d'honneur de Sciences Réunion.

Philippe de Pachtère : En ayant été au tout début de la manifestation en 1992 aux côtés d'Hubert Curien alors Ministre de la Recherche et de la Technologie comme représentant des coordinations régionales pour le lancement national de la manifestation dans l'amphithéâtre Poincaré au ministère, je me suis de suite nourri de son enthousiasme qui m'a porté pendant ces 30 années. Probablement, au début, le fait de disposer, sur le territoire lorrain, de la péniche des sciences qui pouvait faire 26 escales chaque année et qui permettait d'avoir identifié, sur le territoire régional, un réseau d'acteurs sans lesquels la venue de la péniche n'aurait pas se faire, n'aurait pas vraiment eu de sens. Une volonté donc de fédérer, de rencontrer des acteurs différents, sur des territoires différents. Pour la première édition, nous avons organisé quelque chose qui était du registre de la fête et de ce lien entre l'art et la science. Pour cela, nous nous étions rapproché d'un artiste nancéen qui avait créé une sculpture (une sorte d'œuf) qui s'ouvrait au rythme de monitoring d'une femme qui était en train d'accoucher. Présentée à l'exposition universelle de Séville l'année précédente, il s'agissait de pouvoir la faire redécouvrir sur notre territoire, à savoir Nancy, pendant la Fête de la science et pour cela, on a organisé une "Nuit au pôle "qui mêlait, à la fois, sciences, arts, musique et sculpture, et qui se déroulait sous forme d'une déambulation nocturne d'une Cie de théâtre (Oz Theater Danz) sur le parvis du pôle universitaires Nancy-Brabois, autour d'une question globale comme le jour et la nuit. En tant que directeur d'un CCSTI pendant 10 ans en Lorraine puis pendant 20 ans en Auvergne Rhône-Alpes, l'organisation de la Fête de la science est apparue comme une évidence et comme un point d'orgue, chaque année, dans les activités du CCSTI. Elle a été toujours très structurante par rapport aux réseaux d'acteurs sur le territoire régional et ou départemental.

 

Quel est votre meilleur souvenir ?

Marie-Noëlle Favier : Difficile de choisir parmi les milliers d’expérimentations et de présentations toutes plus créatives. Mais peut-être, que le renouvellement de l’expérimentation du Pendule de Foucault au Panthéon fut un très bel événement. Lors de la Fête de la science de 1995. Cette manifestation en présence de Ministres, fut le lancement médiatique et emblématique, de cette édition. Pierre Lena commenta cette reconstitution de 1851, invitant le public à « voir tourner la Terre », avec l’instrument original prêté pour l’occasion par le Musée du Conservatoire National des Arts et Métiers. Un grand moment !

Françoise Bellanger : La première année et la magnifique soirée au Cirque d'hiver organisée par le CNRS où les chercheurs faisaient le spectacle du cirque.

Gilbert Hoarau : Je n'ai pas qu'un mais plusieurs meilleurs souvenirs selon l'angle choisi, celui du plus grand enthousiasme des élèves lors de la venue de Jamy, en tant qu'invité d'honneur, celui de la plus grande fréquentation lorsqu'on a fait venir l'exposition du Palais de la Découverte "Qu’y-a-t-il derrière la prise", celui de l'émotion des élèves devant le stand électrostatique du Palais de la Découverte ou du ballon gonflé à l'hélium qui a permis aux élèves de s'élever dans l'air. J'ai adhéré à toutes les thématiques nationales mais celle de cette année correspond à ce que j'ai toujours voulu faire partager à mes élèves, cette joie à manipuler, à découvrir par soi-même, cette émotion que l'on ressent quand on a compris, ces interjections que l'on entend après une explication "Ah!" qui ressemble à l'Euréka d'Archimède. Une anecdote qui s'est passée lors de la projection pour la première fois à la Réunion d'un film 3 D venant de la Cité des Sciences sur les météorites, dans le film il y avait l'explosion d'une météorite que l'on recevait de partout avec la vision en relief, en sortant un gamin a marché sur un petit caillou qui se trouvait par terre et il est venu me l'apporter en me disant que c'était un morceau de la météorite. L'objectif du réalisme de la vision en relief était atteint.

Philippe de Pachtère : La Fête de la science 1994 à l’Hôpital des enfants de Nancy Brabois. En 1994 le CCSTI de Lorraine qui porte alors le nom de Quai des sciences se rapproche de l'hôpital des enfants de Nancy-Brabois pour construire une opération pendant la Fête de la science au prétexte de pouvoir aussi offrir la manifestation à un public dit empêché puisqu'il s'agit d'enfants hospitalisés le plus souvent pour des pathologies graves nécessitant d'ailleurs d'être en chambre stérile. L'adhésion de l'équipe d'animation ainsi que des soignants de l'hôpital a été immédiate. Il ne nous restait plus qu'à prendre le cahier des charges défini et contraintes lié à la situation singulière de ce public pour trouver des éléments de réponse. Cette équipe de soignants et d'animateurs de l'hôpital ont porté le projet d’un bout à l'autre grâce à un investissement sans commune mesure. L’'idée a été pour répondre au fait de pouvoir apporter la science dans les chambres stériles, de créer dans le hall d'accueil de l'hôpital un studio de tournage vidéo. Des animateurs du CCSTI et de l'hôpital ont réalisé des expériences scientifiques qui ont été filmées et retransmises en direct avec la possibilité d’interaction dans chaque chambre via les télés dans les chambres des enfants. Et nous n’avions ni Zoom ni Teams… ou autre support de visio à l’époque !!! L’équipe de soignants et d'animateurs, pour réaliser ce studio vidéo, ont démonté les rideaux de leur espace de repos et de convivialité pour obscurcir cet espace et on fait venir un vidéaste qui a pu prendre les prises de vue.  C’'était un moment particulièrement fort, surtout de voir aussi les enfants dans leur chambre qui ont pu être filmés et de voir leurs sourires et de recueillir leurs ressentis en live via micros et caméras. Ça a été un vrai déclic pour le reste de mon aventure avec la Fête de la science durant ces 30 années. Je savais qu’on pouvait faire de grandes choses, de belles opérations pas par le nombre de visiteurs mais par les valeurs qu’incarnait le projet, par la grandeur d’âme des acteurs et des participants.

 

Avez-vous perçu des évolutions à travers ces années tant dans les publics présents, les formats des événements proposés au fil des éditions, que parmi les structures qui participent à l'organisation et à l'animation, ou encore parmi celles qui sont partenaires de la Fête de la science ?

Marie-Noëlle Favier : La Fête de la Science est devenu un événement en soi. Alors qu’elle avait été conçue pour valoriser toute une politique incitative de Culture Scientifique et Technique encouragée par l’Etat. Et pour stimuler une irrigation sur tout le territoire national. Les manifestations ont aussi largement évolué en utilisant davantage les outils plus modernes des nouvelles technologies tel que les Fablabs. Le public est toujours présent en nombre, ce qui est le grand succès de cette manifestation. Les formes attractives et ludiques de la Fête de la Science répondent bien au besoin de comprendre et de s’approprier ces domaines qui semble parfois trop éloignés des gens. Il me semble aussi que la grande constante qui a fait le succès de cet événement, c’est la formule du Village des Sciences qui a investi les lieux publics : grandes places, campus universitaires ou des organismes. Un autre facteur c’est la gratuité, qui a permis d’ouvrir les musées, muséums, centres de science etc. Peut-être le grand mouvement d’ouverture et de visite des labos s’est -il un peu essoufflé ? Mais la contribution des chercheurs et des universitaires qu’il a fallu légitimer dans les premières manifestations s’est consolidée et est devenue plus facile.

Françoise Bellanger : Les évolutions de la Fête de la science dépendent essentiellement de l'engagement du ministre chargé de la recherche et de ses collaborateurs directs. En 30 ans, il y a eu des gouvernements pro Fête de la Science et des gouvernements qui n'en voyaient pas bien l'utilité et l'auraient bien arrêtée. En 1991, Hubert Curien, sur le modèle de la Fête de la Musique lancée par Jack Lang en 1982, a souhaité faire la Fête à la science et demandant l'ouverture des laboratoires pour l'accueil du public, mais aussi que les chercheurs sortent de leur labo et viennent échanger avec le public, d'abord dans les jardins du ministère, ensuite au Luxembourg et dans toute la France. Une année, à la Cité, on avait organisé la rencontre des visiteurs avec les jeunes chercheurs du CNRS (les médaillés de bronze) qui présentaient leur travail. Ce dont je me souviens c'est l'intérêt des chercheurs et leur étonnement des questions du public. Cette rencontre pour eux devenait essentielle dans la conduite de leur recherche.

Gilbert Hoarau : Pour nous à la Réunion, la forme de la manifestation a beaucoup changé, tout dépend des objectifs que l'on se fixe, chaque forme d'organisation a ses avantages et ses inconvénients, personnellement, c'est un point de vue de coordonnateur à l'action culturelle, la forme qui consiste à créer un grande manifestation et des visites de sites me semble celle qui permet d'atteindre le plus d'objectifs en même temps : toucher le plus grand nombre d'élèves, occasion de rencontrer des chercheurs, découverte des sites de culture, échange entre élèves, collégiens, lycéens. Tout ceci se traduira ensuite par des projets en lien avec ces découvertes, ce qui permettra d'approfondir ce qui a été découvert à la Fête de la Science, mais je ne suis pas contre les autres formes d'organisation. Lors des premières éditions, Internet, les smartphones, les tablettes...n'existaient pas et les expositions ou les manifestations comme la FDS étaient des lieux de découverte, avec l'existence de ces moyens de communication et des réseaux sociaux ce n'est plus le cas, par contre rien ne peut remplacer l'explication donnée par un spécialiste et la façon dont il va vous présenter les choses, donc ces manifestations gardent tout leur intérêt. Ce sont les événements de l'actualité qui font que telle ou telle discipline rencontre plus de succès d'une année sur l'autre. Lors d'une grosse éruption de notre volcan, le stand de l'observatoire volcanologique et de la Cité du Volcan ne désemplit pas, de même que ceux sur la géologie. On a vu aussi un plus grand intérêt pour les thèmes de la protection de la nature en général depuis l'introduction à l'éducation au développement durable dans les programmes scolaires. La création de la Réserve Marine, du Parc national, de kélonia, de la Cité du Volcan, du Conservatoire Botanique de Mascarin a fait émergé beaucoup de projets sur ce thème. Les laboratoires de l'Université ont entrepris des recherches sur ces thèmes. Lors des épidémies de Chikungunya ou de dengue des projets de luttes anti vectorielles ont fleuri, de même lors d'une invasion d'un hanneton venu de Madagascar Opochélus Marginalus qui affectait les cultures. Un vaste projet de réhabilitation des plantes aromatiques et médicinales des DOM a été lancé à grande échelle, les enfants ont été associé à ce projet à travers une enquête ethnobotanique avec le concours ZERBAZ PEI.

Philippe de Pachtère : J'ai pu vivre une expérience intéressante par rapport à la Fête de la science puisque j'ai pu la coordonner au sein de deux régions différentes pendant ma carrière. D'abord en Lorraine de manière un peu empirique puisque c'était sur les premières années où la manifestation se mettait en place et puis au début des années 2000 en arrivant en région Rhône-Alpes de trouver quelque chose de peut-être plus structuré mieux organisé en tout cas sur les territoires par rapport aux acteurs avec une coordination régionale puis départementales. J'ai pu vivre deux expériences différentes. Bien sûr elles se sont vécu à des époques différentes par rapport à l'histoire de la manifestation et par rapport à l'histoire de la culture scientifique et technique mais si je regarde un petit peu en arrière, j'ai l'impression qu’on était beaucoup plus sur le champ de la créativité au début c'est-à-dire dans les années 90 que on a pu l'être peut-être dans les années 2000. Le côté un peu « Indiana Jones » dans la mise en place de la manifestation en Lorraine à la recherche de partenariat, de collaboration peut être un peu plus insolites, s'oppose à des formes plus affichées, plus récurrentes plus policées à partir des années 2000. L’hybridation des médiations entre plusieurs pratiques culturelles dont la science est vivement recherchée par les publics. Le public n'attend pas que de faire des expériences pendant la FDS, il espère vivre une expérience de rencontre une peu singulière et privilégiée. Parce que les questions de santé font partie des grands thèmes de prédilection du public, on a pu réaliser pendant la Fête de la science des actions remarquables avec le monde de la santé. Qu'il s'agisse bien sûr des centres hospitaliers régionaux locaux mais aussi d'autres institutions pouvant être portées par le monde associatif. Je crois qu'il y a la conjonction effectivement à la fois de progrès scientifique c'est à dire en quoi la science peut-elle nous aider à rester en meilleure santé, en bonne santé et en même temps la conjonction de disposer dans les établissements de santé de public dits « empêchés » ponctuellement de manière longue ou courte. J'ai souvenir pendant ces 30 ans d'avoir pu vivre des moments assez particuliers, assez intenses avec justement le monde médical que ce soit les chercheurs et leur envie de transmettre et de faire découvrir leur métiers mais aussi les praticiens, les soignants dans les hôpitaux et les animateurs animatrices aussi des centres hospitaliers qui chaque fois qu'on les a sollicités ont accepté de se mobiliser pour la manifestation.

 

Et si vous vous projetiez dans le futur, comment imagineriez-vous la Fête de la science dans 30 ans ? Quelles évolutions souhaiteriez-vous appeler de vos vœux ?

Marie-Noëlle Favier : Garder l’unité nationale, devenir une manifestation européenne, toujours associer la science en train de se faire, sensibiliser aux enjeux de la planète et du climat et aux découvertes de la biologie et de la santé. Mettre en avant les chercheurs à la télévision et sur tous les nouveaux supports et donner une impulsion nationale plus marquée.

Françoise Bellanger : J'aimerais que la Fête de la science ne soit pas l'affaire de quelques jours, mais qu'il y ait des rendez-vous tout au long de l'année. On fait la fête et on l'oublie jusqu'à l'automne suivant. Je serais heureuse que les médias participent à la Fête de la Science comme ils participent à la Fête de la Musique, mais n'est-ce pas un rêve pieux ?

Gilbert Hoarau : La technologie va tellement évoluer que la forme sera sûrement très différente d'aujourd'hui. Lors des premières éditions nous reproduisions nos documents avec des stencils, nous faisions des conférences avec des rétroprojecteurs et des transparents, nous téléphonions avec des appareils reliés à un fil, nous faisions des spectacles avec une scène remplie de fils… qui s'en souvient encore ? Alors, dans 30 ans ?

Philippe de Pachtère : Après avoir nourri toute mon enfance avec les voitures volantes annoncées pour l'an 2000, je me laisserai bien bercé par l'idée d'imaginer en 2051 une Fête de la Science comme un « ultra trail interplanétaire virtuel » où les technologies de réalité augmentée et/ou virtuelle nous permettraient de découvrir les sciences et les technologies, et les hommes et les femmes qui ont concouru à créer des bases lunaires puis martiennes. C'est à dire de la vivre (un "Vie ma vie de scientifique"), plus que de la célébrer en tant que spectateur.